Mars 2016. Le torchon brûle depuis plusieurs mois entre Renault et Nissan. Le japonais souhaite renforcer sa participation dans le capital de l’ex-régie. Ce que refuse l’État français, actionnaire majoritaire. Après un bras de fer houleux entre Emmanuel Macron, le ministre de l’économie, et Carlos Ghosn, les deux marques décident d’un commun accord de briser leur alliance. La pression du Japon aura été trop forte. L’annonce fait l’effet d’une bombe à l’ouverture du salon de Genève. Mais elle attire d’emblée les convoitises. Le premier à dégainer sera Sergio Marchionne, administrateur du Groupe Fiat. Ce dernier, à l’origine du rapprochement entre Fiat et Chrysler, cherche à pérenniser son colosse aux pieds d’argile. Bien que la division Jeep, grâce au triomphe du Renegade, nivèle les ventes du groupe vers le haut, le succès reste fragile. D’où la volonté de l’industriel italien de multiplier les coopérations.

Sur le stand Renault du salon suisse, Marchionne n’hésite pas à solliciter Carlos Ghosn. Et de lui rappeler qu’il y a une trentaine d’année, Jeep appartenait à Renault. À l’époque, le rapprochement entre les deux entités s’était soldé par un échec. Mais les temps ont changé. La mode est aux SUV et le Renegade se vend comme des petits pains. Sergio propose à son homologue de tirer profit de la base technique de son petit 4×4, pour commercialiser un modèle rebadgé Renault. Le patron du constructeur français lui fait remarquer qu’il dispose déjà d’un SUV urbain dans sa gamme : le Captur. Quel intérêt à disposer de deux modèles sur un même segment, au risque de les cannibaliser ? À la fin de cet entretien cordial, Monsieur Ghosn remerciera poliment Monsieur Marchionne, avant de rentrer à Paris.

Les mois s’enchainent pour Renault qui s’isole de plus en plus depuis sa séparation avec Nissan. Emmanuel Macron met la pression sur les dirigeants pour se rapprocher d’un autre constructeur, et encourage les coopérations. De son côté, Carlos Ghosn somme les troupes du marketing de pondre l’idée de génie qui sortira Renault de l’ornière. Après de nombreuses séances de brainstorming, une tendance se détache. La vague du néo-rétro est évoquée. Face au succès des Mini et autre Fiat 500, pourquoi ne pas exhumer un ancien modèle Renault à succès ? La direction ne tardera pas à arrêter son choix sur la 4L, véritable mythe du losange. En clair, la mieux à même de séduire les nostalgiques des sixties.

Problème : sur quelle base élaborer cette 4L new look ? Car le temps presse et les finances de Renault ne sont plus au beau fixe depuis que Nissan vole de ses propres ailes. Et concevoir une voiture de A à Z est inenvisageable. Une équation compliquée à résoudre pour Carlos Ghosn, qui décide de reconsidérer l’offre faite par Sergio Marchionne quelques mois auparavant. Il se dit que, finalement, le look carré du Renegade siérait à merveille à une 4L contemporaine. Les équipes du style Renault sont alors sollicitées. Mais Laurens Van Den Acker refuse catégoriquement cette éventualité. Pour lui, qui œuvre depuis tant d’années à dépoussiérer le style Renault, ce serait un crime d’apposer le logo Renault sur une Jeep. Même s’il reconnaît une certaine similitude entre ces deux voitures.

Mais les lois du marketing auront raisons des considérations du patron du design de Renault. Faire revivre la 4L, qui plus est sous les traits d’un SUV, quel savant cocktail ! Carlos Ghosn, sûr de son coup, donne son feu vert au projet 4L 2017, sur base Jeep Renegade. Et Sergio Marchionne d’exulter ! D’autant que ce sont les équipes de Chrysler qui se chargeront de la réinterprétation du Renegade sauce 4L, suite au burn-out de Laurens Van Den Acker.

Afin d’abaisser les coûts, les financiers de Renault offrent peu de marge de manœuvre aux designers américains. La plus grosse concession sera faite à la partie avant du véhicule. Le capot, les ailes et la calandre seront propres au modèle français, et s’inspireront de la 4L originelle. Mais pour le reste, boucliers, portières et caisse autoporteuse demeureront celles de la petite Jeep. À l’arrière, seuls le dessin des feux et de la partie haute du hayon seront modifiés, pour identifier la filiation avec Renault.

Le Jour-J est enfin arrivé. En février 2017, Renault expose fièrement son Renegade « 4Lisée » à Rétromobile, en première mondiale. Un salon jugé stratégique pour le lancement de son modèle néo-rétro. Le losange espère y créer la surprise et séduire les nostalgiques de la Renault 4. Mais rien ne se passera comme la marque l’espérait. Considérée comme une trahison, la new 4L subira un déferlement de haine de la part de ce public de connaisseurs. Aux critiques assassines portées sur le style de la voiture et sur son incompréhensible positionnement de SUV, s’ajoutera une montée de violence comme le monde de l’industrie automobile n’en a jamais connu. À la vue de la nouvelle 4L, de nombreux visiteurs de Rétromobile ne tarderont pas à s’en prendre aux installations du stand Renault. Sans compter les sévices corporels portés aux cols blancs de l’ex-régie, présents ce jour-là. Notamment le DRH qui, après y avoir laissé sa chemise, échappera aux assaillants les plus vindicatifs en escaladant les grilles du parc des expositions de la porte de Versailles.

Un déchainement humain et médiatique sans précédent, qui obligera Renault à abandonner le projet. Alors que les véhicules de présérie finalisaient leur mise au point, aucune New 4L ne sortira des lignes de production de Fiat, à Melfi en Italie. Au grand désarroi de Sergio Marchionne.

La plus grosse déconvenue de l’histoire de Renault aura au moins eu le mérite de remettre sur pied Laurens Van Den Acker plus vite que prévu. Requinqué, il quittera sa maison de convalescence quelques jours après, la nouvelle direction de Renault lui ayant donné carte blanche pour plancher sur un nouveau projet de 4L, à partir d’une feuille blanche. Une affaire à suivre…

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