La cause semblait perdue et, pourtant, en finale du 100m des Mondiaux,  a fait chuter Justin Gatlin, l’ex-dopé que personne ne voulait voir gagner.

Usain-Bolt
EN BREF 29 ans. 6 titres olympiques (100 m, 200 m, 4x 100men 2008 et 2012). 11 titres mondiaux (3 sur 100 m, 4 sur 200met 4 sur 4x 100 m). 13médailles mondiales (hors titres). Records du monde, 100m: 9’’58 (2009) ; 200m: 19’’19 (2009).

Le bus emmène les athlètes de l’hôtel Kuntai au stade. Il cahote au rythme des «USA!USA!» du carré américain. Pékin, 23 août, jour de finale du 100m. Oncle Samn’en peut plus de cousin Usain. Sept ans que le géant jamaïquain humilie les sprinteurs états-uniens. Six titres olympiques, huit mondiaux. Mais cette fois, c’est différent : l’Amérique a un champion.
Et tant pis s’il n’est pas de première fraîcheur. Et tant pis si tous les autres prient le dieu d’un athlétisme qui ne sait pas encore qu’il va leur épargner le sacre d’un banni pas vraiment repenti. Justin Gatlin a trente-trois ans, deux vies athlétiques et deux contrôles antidopage
positifs.
Il a dominé le monde, champion olympique en 2004 et (double) champion du monde 2005, avant de tomber, pour préparation frauduleuse à la testostérone. Il a passé quatre ans au frigo avant de revenir fin 2010. Lentement. Puis de plus en plus vite–médaillé
de bronze olympique 2012, vice-champion du monde 2013–et même plus vite que jamais. Depuis deux ans, il n’a plus connu la défaite. Il vient d’aligner vingt lignes droites sans faillir. En demi-finales, deux heures avant le choc, il déroule un cinquième chrono en 9’’7 (9’’77) dans le même été, ce qu’aucun autre sprinteur n’a jamais réussi. En face, il y a Usain Bolt et beaucoup de questions. Le géant n’a quasiment pas couru en 2014 et longtemps très mal en
2015. Ses sorties sur 200m sont d’une médiocrité si insigne qu’elles le poussent à tout stopper et consulter le docteur Müller-Wohlfahrt à Munich, fin juin. En fait, le Jamaïquain est tout verrouillé côté gauche. Cheville, genou et hanche. Il ne réapparaît que le 24 juillet à Londres. Convaincant en séries du 100m sous la pluie (9’’87), crispé en finale (9’’87 itou) comme rattrapé par son peu de repères. Et là, à Pékin, la tour branle fort sur ses fondations en demies. Un mauvais appui pied droit, un gauche incertain et l’obligation de lâcher les chevaux pour sauver sa peau en 9’’96. « Il y a eu un brouhaha incroyable devant la
télé, raconte Guy Ontanon, le coach de Jimmy Vicaut. Tout le monde s’était agglutiné
devant l’écran. On sentait vraiment un climat anti-Gatlin.» Ça ne fait plus beaucoup de doutes pourtant : l’Américain, contrôlé soixante-deux fois dans l’année, va l’emporter.
Bolt retrouve lewarm-up. Il va s’allonger et se faire manipuler tout près de la télévision
quand Gatlin s’ébroue de l’autre côté, sous les yeux de Dennis Mitchell super détendu.
Il se pose des questions.

BOLT GLISSE À ASAFA POWELL: «J’AI UNE BALLE DANS MON FLINGUE ET JE VAIS ME BATTRE.»

Son entraîneur Glen Mills demeure imperturbable. « Pourquoi t’en faire ? éclate-toi », dit-il en substance. En chambre d’appel, s’il est tendu, Bolt le masque bien. Il interpelle son rival, l’appelle « le Vieux » et s’en va lacer ses chaussures à côté de lui. « Je crois que la finale, Bolt la gagne là, juge Ontanon. Consciemment ou pas, il envoie un signe fort à Gatlin :
“Je suis là, bonhomme. Malgré ce qui vient de m’arriver, je n’ai pas peur, je suis prêt, ta course elle n’est pas gagnée.” » D’ailleurs, avant de rentrer dans l’arène, il glisse à Asafa Powell : « J’ai une balle dans mon flingue et je vais me battre.» Sur la piste, il n’y a que l’épaisseur d’un Tyson Gay qui sépare les deux hommes, Bolt couloir 5 et Gatlin couloir 7. Le pianiste Lang Lang met son talent en kitsch en attendant le coup de feu. L’Américain se concentre. Il a bossé tout l’été pour gicler devant. C’est la pierre angulaire de son plan. « Parce que le jeu, c’est d’être devant Usain, explique-t-il. Pour être capable de lui mettre la pression, vous devez être devant lui à mi-course. Si vous êtes juste derrière ou seulement à
côté de lui, vous ne le mettrez pas dans l’inconfort.» Seulement, c’est lui qui trouve l’endroit
inconfortable. Bolt a été le plus prompt (0’’159 contre 0’’165) et il n’a pas jailli moins vite. Aux vingt mètres, le géant est là. Aux cinquante aussi. Gatlin, sa foulée rase-mottes et sa haute fréquence versus Bolt, ses grands compas, son amplitude… Il faudrait trouver autre
chose mais Gatlin n’en a pas lesmoyens. Il assurera que non mais bien sûr qu’il sent le Jamaïquain, que le scénario lui échappe. Il ne fait pas sa course à lui, il veut battre l’autre, il panique, se crispe, accélère des épaules au lieu de faire carburer les jambes. Bolt n’est « pas à 100% », comme le remarque Maurice Greene, mais Bolt reste 100% dans son couloir quand l’attention de son rival lui échappe. À dix mètres de la ligne, Gatlin casse déjà, trébuche pendant que Bolt file encore. Jamais le double champion olympique n’a couru si lentement en finale (9’’79). Mais c’était treize millièmes trop rapide pour Gatlin qui aura « couru sa pire course depuis deux ans », dixit Greene. Onne se détache pas ainsi de l’aura du
géant. « Oui, le facteur Bolt existe, avoue Renaldo Nehemiah, l’agent de Gatlin. Quand vous vous alignez contre lui, ça n’est pas pareil. Mais courir en 9’’80 comme l’a fait Justin, même si on perd, c’est aussi répondre présent. Il y avait trop de négativité autour de lui. Justin ne
le reconnaîtra pas mais si, bien sûr que ça a joué, ce n’est qu’un être humain. Il n’était plus assez concentré sur sa course. Il courait pour faire taire tout lemonde.» Defait, le stade explose de joie. Les officiels – l’ex-président Diack ignorera royalement Gatlin sur le podium –, la tribune de presse sourient. « Tout lemonde voulait que Justin perde, avoue Powell.
Usain a réussi à le battre, j’en suis très heureux. C’est un vainqueur.» Le « gentil » a triomphé. Encore. Alors qu’on n’y croyait plus. Alors qu’il revient de loin. Il va bien chuter à Pékin. Mais par la faute d’un cameraman chinois maladroit qui le fauchera dans son tour d’honneur du 200 m. Sinon, trois médailles d’or. Comme d’hab. Tout s’est joué en un peu
moins de dix secondes. Glen Mills reçoit les félicitations, plus sphinx que jamais, mais « ses yeux brillent de beaucoup de choses », décèle Ontanon. Ce soir-là, les Jamaïquains chantent : « Nous sommes les champions du monde.»

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