« L’entreprise est au cœur du problème du développement économique et social. Elle est la cellule de base de l’économie du pays. Entreprendre : c’est créer des richesses, des revenus et des emplois. C’est donc promouvoir l’ensemble de la société. C’est assurer la stabilité et la prospérité du pays. »

Les partenaires de l’entreprise
L’entreprise réunit des capitaux et des hommes. Il y a lieu d’assurer la sauvegarde des premiers et l’épanouissement des seconds. Pour y parvenir, la cohabitation entre ces deux facteurs doit être sereine et efficace. Or, souvent la coexistence des deux partenaires est conflictuelle. On a assisté au départ à une domination du capital. Les propriétaires capitalistes étaient les promoteurs de l’idée et de l’objet de l’entreprise. Le personnel salarié n’était pas concerné par la gestion de l’entreprise et n’y était pas associé. Au fur et à mesure des progrès économiques et sociaux réalisés dans les pays développés, la naissance des syndicats regroupant et défendant les intérêts des travailleurs, ces derniers sont devenus de plus en plus concernés par la gestion de l’entreprise et sont associés à celle-ci de différentes manières.

Cette association reste cependant plus ou moins conflictuelle, surtout dans les pays en voie de développement comme le nôtre.

Le conflit et ses répercussions
D’où l’agitation et l’instabilité qui font obstacle à un développement plus important du nombre et de la qualité des entreprises tunisiennes. Cette situation provient du conflit concernant l’exercice du pouvoir, de gestion, au sein de l’entreprise. Les propriétaires du capital en sont les titulaires du fait de leur détention du capital et du conseil d’administration, seul habilité, sous le contrôle de l’assemblée générale des actionnaires, à gérer les affaires de l’entreprise et prendre les décisions nécessaires à la sauvegarde des intérêts de celle-ci. Les salariés n’étaient pas associés à cette gestion, n’ayant pas à en assumer les conséquences. Ils sont surtout concernés par l’amélioration de leurs rémunérations sans avoir à se soucier de la situation financière de l’entreprise. Les titulaires du pouvoir, c’est-à-dire les actionnaires, répugnent à les associer à la gestion pour éviter des augmentations de salaires excessives.

L’absence de dialogue
Cette association entre les principaux partenaires, propriétaires et actionnaires et travailleurs salariés n’est donc pas souhaitée des deux côtés. Les uns veulent être libres pour obtenir des augmentations substantielles, les autres cherchent à les éviter autant que possible.

J’étais ministre du Plan et des Finances au début des années 1980 et j’ai eu à constater de près le phénomène. Feu Habib Achour, mon partenaire dans les discussions salariales, ne voulait rien savoir sur la situation des entreprises pour ne pas être «influencé» et réduire, si nécessaire, ses réclamations et perdre ainsi son «crédit» auprès des adhérents qui sont ses clients et ses électeurs.

Il y a donc un écran, une barrière qui empêche l’installation au sein de l’entreprise d’un vrai dialogue entre les parties concernées poursuivant à la fois la défense de l’entreprise et sa prospérité et l’amélioration régulière du niveau de vie des salariés.
Pourtant, ce dialogue est clairement dans l’intérêt de tout le monde. Personne ne peut souhaiter la détérioration de la situation de l’entreprise. Les capitalistes y perdent leurs capitaux et les salariés leurs emplois. Il serait dans l’intérêt du pays que les entreprises fonctionnent convenablement et que les revenus des salariés s’améliorent régulièrement.

Méfiance et suspicion
L’absence de dialogue est de nature à créer la méfiance et la suspicion. Les propriétaires seront tentés de ne pas informer leurs salariés sur la véritable situation de l’entreprise et ces derniers en viennent à ne pas vouloir s’informer de la situation réelle de l’entreprise, persuadés qu’ils ne pourront la connaître réellement.

Le conflit entre les deux partenaires ne peut qu’éclater et s’aggraver et l’on aura tendance à recourir à la confrontation au moyen de grèves ou de renvois, ce qui ne peut que détériorer l’entreprise, le sort des salariés et la capacité du pays à « gouverner » son économie.
Le conflit devient plus grave, constituant un danger pour le pays lorsque le dialogue concernant les rémunérations finit par mettre face à face les deux organismes patronal et ouvrier, et créer une crise de l’économie et un traumatisme pour le pays.

La négociation au sein de l’entreprise
Il serait donc plus judicieux que les négociations salariales puissent avoir lieu à l’échelle de l’entreprise. Ceci sera de nature à inciter les partenaires à s’occuper de leurs propres affaires et à ne pas attendre que leur sort puisse être discuté à l’échelle nationale. En second lieu, les entreprises ne se ressemblent guère. Décider qu’il y aura une augmentation de X% partout n’a pas de sens. Certaines entreprises peuvent s’en accommoder, d’autres ne pourront pas le supporter.

Que des organismes centraux puissent donner une orientation générale compte tenu de la situation économique et sociale du pays, c’est possible et c’est utile. Mais qu’elles puissent décider d’une augmentation uniforme quels que soient le secteur et l’entreprise concernés, cela ne peut que nuire à l’entreprise et à l’ensemble de l’économie.

La politisation de la négociation
En effet, la négociation des salaires à l’échelle nationale se « politise » inévitablement, aggrave la tension par les démonstrations de force de part et d’autre et l’on se crée ainsi régulièrement chaque année une tension sociale dont on peut faire l’économie. Cela étant, il est nécessaire d’abord d’installer le dialogue au sein de l’entreprise, au sein d’un organisme ad hoc, un « conseil de dialogue social », où les deux partenaires peuvent se rencontrer et s’informer mutuellement et régulièrement de la situation de l’entreprise et du secteur.

Les propriétaires ne doivent pas « cacher » la vraie situation de l’entreprise, les salariés doivent pouvoir obtenir des augmentations en rapport avec les résultats et les bénéfices enregistrés par l’entreprise et des perspectives pour l’avenir. Ils auront le droit de bénéficier des résultats positifs mais ils doivent aussi accepter de sacrifier si le résultat est négatif et si le sort de l’entreprise est en jeu. On peut ainsi équilibrer le dialogue au sein de l’entreprise et installer une paix sociale dont le pays a toujours besoin. S’accepter mutuellement au sein de l’entreprise au lieu de se comporter en adversaires : tel est l’enjeu positif qu’il est nécessaire de poursuivre pour la sauvegarde du développement économique et de la paix sociale.
On peut envisager, dans ce cadre, que les conflits éventuels au sein de l’entreprise ne pourront pas toujours éviter l’épreuve de force et la grève. Comme toute épreuve de force, elle est destructrice. Il y a lieu de réglementer la grève qui constitue un droit constitutionnel mais qui ne doit pas rester « hors la loi ». On peut envisager à cet effet la création d’une « cour arbitrale » qui doit examiner le projet de grève, juger de ses effets sur l’entreprise et plus généralement sur la situation économique du pays et décider de l’autoriser ou de l’interdire, cela si on veut que l’on n’aille pas vers une sorte de « guerre civile » qui peut devenir violente comme on l’a vécu de nombreuses fois depuis l’indépendance.

L’entreprise est à la base du développement économique et social : il est nécessaire que les réformes indispensables concernant son fonctionnement soient introduites pour qu’elle puisse remplir son rôle efficacement.

Leaders : Mansour Moalla

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